Puy Story

Histoire d'une région.

Il faisait bon vivre chez nous !

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J'habitais une ferme adossée au versant d'un coteau dominant les prairies et les terres qui s'étendaient jusqu'à une petite rivière.
Au milieu de la grande cour, entre la remise et l'étable se dressait une construction en pierres de granit burinées par le temps.
On y pénétrait par une petite porte à deux battants qui ouvrait sur un large couloir au fond duquel s'élevait un escalier de bois.
A gauche, la vaste cuisine éclairée seulement de deux étroites fenêtres.
Au plafond, de grosses poutres noircies.
Pour nous, la cuisine, c'était un lieu privilégié, c'était la "maison".
En effet, c'était là que la famille séjournait le plus longtemps pour les repas, les veillées.
C'était aussi là que j'ai grandi avec mes frères et sœurs.
Je me souviens encore de la haute cheminée devant laquelle je venais souvent me réfugier.

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Au-dessus de moi, pendaient toute l'année, trois ou quatre jambons et une trentaine d'andouilles fumées, accrochées au conduit.
Elles attendaient là, la saison des foins pour être consommées, comme le voulait la coutume.
Une petite étagère de bois faisait le tour de la hotte et portait les objets les plus hétéroclites, posés sans aucune recherche.
Chandeliers en cuivre, et en étain de chaque côté d'une croix, une vierge de faïence aux couleurs vives, une pyramide de morceaux de savon à sécher, des lanternes….
Mon grand-père venait toujours se reposer dans un fauteuil à droite de la cheminée entre la salière et son lit qui occupait le coin.

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Le long du mur suivaient deux autres lits à rideaux placés côte à côte et prenaient beaucoup de place dans la pièce.
A la tête de chaque lit était fixé un bénitier, entouré d'images pieuses de la Vierge et du Sacré-Cœur.
Au milieu de la pièce, une lourde table retrouvait son équilibre sur un sol de terre battue, grâce à plusieurs petites plaquettes de bois posées sous les pieds.
Un pain de ménage enveloppé d'une toile rustique reposait sur la table à côté d'un pichet.
Je revois encore ma mère, avec son tablier rayé debout, surveillant les plats qu'elle faisait réchauffer sur la braise.
Non loin d'elle, sur la plaque de cheminée des "ponnes" (cuves en terre cuite) à demi-pleine de lait, le chauffe-pieds de grand-mère et les ustensiles de cheminée.
Et puis, un chat dormait sur un "paillasson" à côté du chien de la maison.
La vielle horloge s'étirait le long du mur blanchi à la chaux.

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Elle avait déjà marqué bien des heures de la vie de notre famille et continuait à battre de son tic-tac les activités journalières.
Chaque dimanche matin, mon grand-père la remontait dans un cérémonial religieux.
Je ne voudrais pas oublier les objets disparates cachés sous les lits et qu'un regard indiscret permettait de remarquer… des sabots, des souliers, des fuseaux de lin et les vanneries inachevées de la dernière Veillée.
On pouvait encore apercevoir des paniers accrochés au plafond, le porte-cuillers où l'on rangeait les couverts après chaque repas.

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Comme dans la plupart des maisons de ferme, il y avait la "grande chambre" meublée de deux ou trois lits, d'un vaisselier aux assiettes dessinées et d'une armoire spacieuse où s'entassait des piles de draps.
J'aimais particulièrement grimper au grenier qui s'étendait sur toute la longueur de la maison.
Il était éclairé par de petites ouvertures et il y régnait une odeur bien caractéristique des récoltes, de graminées et de mogettes, le tout disséminé en tas sur le plancher.
De temps en temps, les hommes venaient les brasser avec des pelles de bois, pour les faire sécher.
J'aimais les aider.

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La maison de mon enfance ?
Pour moi, c'est la grande cheminée où nous aimions faire jaillir les étincelles des bûches qui se consumaient. Ce sont les meubles sentant bon la cire d'abeille.
Ce sont encore les repas, les veillées, les fêtes de famille..; toute une vie régulière rythmée aux heures du jour, des saisons, des fêtes et des travaux…
Chez nous, j'avais une impression de calme, de joie sereine après les rudes journées de labeur, d'un tranquille bien-être dans lune maison accueillante, véritable havre de paix et de confiance pour l'enfant que j'étais.
Il faisait bon vivre chez nous !

Jacques Maupillier (Garde)

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Le pain blanc, le pain noir

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La fabrication du pain (symbole de vie et de travail) était chez nous l'objet d'une activité importante de la ferme.
Mon grand-père avait toujours transmis à mon oncle la mission de fabriquer notre pain quotidien.
Il s'acquittait de la planification avec un art reconnu de tous.
Mon oncle enfournait environ toutes les deux semaines.
Je connais bien ses habitudes, aussi quand j'étais gamin, je l'accompagnais souvent dans le fournil.
Celui-ci était attenant à la maison.
En entrant dans ce local assombri, par les murs enfumés, on devinait au fond le four de briques noires.

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A droite, un énorme chaudron près de la cheminée, des pelles en bois le long du mur, des fourches et des raclettes pour nettoyer le four.
Au milieu quelques fagots de "fournilles" (fagot de bois) éventrés séchaient négligemment sur la terre battue. Pour que le pain se conservât plus longtemps, mon oncle préparait le levain la veille après une journée de travail.
De bonne heure, le lendemain, il venait pétrir la pâte dans la maie.
Tâche difficile et pénible qui durait plus d'une heure.
En hiver, après le pétrissage, la pâte était glissée avec soin sous l'édredon et les couvertures d'un lit pour qu'elle lève plus vite.

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En été, la pâte était étendue entre des arceaux sur les claies suspendues au plafond du fournil.
Pendant ce temps le four était chauffé à blanc avec la "fournilles".
Qu'il sentait bon ce pain de campagne à peine sorti du four !
Qu'il était bon ce pain de ménage cuit au bois, préparé avec la belle farine de blé de notre récolte !
Je garde encore le souvenir de ces galettes de fruits de saisons, principalement de mirabelles, que ma grand-mère faisait cuire après le pain dans le four encore chaud.

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Et que dire des prunes de la Saint-Michel et des poires "mêlées" (poire cuite en séchant au four) qu'elle nous offrait parfois pour exciter notre gourmandise ?
Je me souviens aussi des délicieuses brioches à l'ancienne que ma tante préparait seule dans le fournil.
De mon temps, la brioche, c'était à Pâques !
La nuit, elle se levait pour repétrir, avec amour, la tresser et lui donner sa forme définitive.
Il y en avait des longues et des rondes reposant jusqu'au petit matin dans les "guenottes" (Corbeille de paille tressée).

DSC_0234On chauffait le four doucement dans lequel on hissait religieusement des brioches à l'aide d'une "raballe" (large pelle en bois à long manche) sans les déformer.
Qu'elles étaient savoureuses les gâches et les galettes "pacaudes" de ma tante !
Elle seules gardait le secret de sa recette.
Elle m'en confectionnait toujours une petite que je dégustais toute chaude sortant du four.
On gardait les plus belles pour inviter les voisins.
Le lundi de Pâques, on faisait la tournée, comme pour les "tourtisseaux" à mardi-gras.
Partout, elle était excellente, mais disons que j'avais un faible pour la nôtre.
La brioche réapparaissait également aux fêtes de famille, principalement aux mariages.
Sur un air d'accordéon, on y dansait la brioche.

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Cela donnait l'occasion aux meilleurs et aux athlétiques danseurs de s'affirmer.
Tout à tout, chacun devait exécuter des pas de danse en supportant à bout de bras une civière sur laquelle était placée une brioche gigantesque.
Tous les regards des convives suivaient la grâce et la résistance du danseur.
C'était une brioche de trente à cinquante livres offerte par la marraine et le parrain des mariés.
Après la danse, le gâteau était découpé et les invités repartaient avec un morceau de briche soigneusement enveloppé dans du "papier de soie".

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La brioche, le pain blanc de nos campagnes s'en sont-ils allés avec le temps ?
La brioche vendéenne a acquis une réputation qui dépasse les limites du département.
Aujourd'hui, sur les bonnes tables ne retrouve t'on pas encore le pain complet ou le pain de campagne ? Qu'importe sa forme !
Qu'il soit rond ou en couronne, il demeure toujours la nourriture essentielle du riche et du pauvre.
Chez nous, si le vieux "Cherche-pain" trouve asile, il savait qu'il pourrait en même temps partager notre pain.

Jacques Maupillier (Garde)

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12 ans en 1787

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J'avais douze ans en 1787 quand les récoltes avaient été ravagées par les pluies et des inondations importantes.
Deux ans après, on déplorait une grande sécheresse.
Il n'y avait plus assez d'eau pour faire tourner les moulins.
On cachait un peu de farine qui nous restait.
Les chariots de blé, très insuffisants, ne pouvaient circuler librement d'un village à l'autre.
On se nourrissait alors de bouillies et de galettes de blé noir…
Un de nos voisins, je me souviens, se tourmentait chaque jour pour la nourriture de ses deux vaches et de quelques moutons.

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Il conduisait ses bêtes sur les communaux ou bien sur les champs de la paroisse après les récoltes.
Pour élever ses enfants, sa femme tissait de la toile qu'elle vendait aux marchands de passage.
J'ai toujours gardé un mauvais souvenir de ces années, car les intempéries nous rendaient toujours tristes.
Malgré un dur labeur quotidien, nos récoltes étaient ruinées et nos misères s'intensifiaient.
Comme vous voyez, la vie n'était pas facile.
Depuis le début de votre aventure, certains étés, les fêtes du Puy du Fou ont été contrariées par le mauvais temps.
Puyfolais, vous êtes courageux et laissez-moi vous exprimer ma joie et mon admiration.

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Chacun d'entre vous, en dépit des difficultés, veut une fois encore faire revivre les grands moments de notre histoire.
Je vous rappellerai un proverbe de chez nous :
"Quand on commence avec la croix, on finit avec la bannière."

Jacques Maupillier (Garde)

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Il faisait bon vivre chez nous ! (suite)

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Qu'elle était douce la mélodie du rossignol que j'entendais parfois du potager avant les premières lueurs du jour !
Le chant du coq, peu après, venait mettre en émoi toute la maisonnée.
Mon grand-père, déjà levé, m'appelait toujours le premier et éveillait ensuite les domestiques.
Ma mère debout en même temps se fâchait souvent pour faire sortir du lit mes sœurs et mes cousines alourdies de sommeil.
Chez nous, quatre générations vivaient sous le même toit !
Une journée allait recommencer et il y aurait du travail pour tout le monde.
Habillés en hâte, trainant leurs sabots, les hommes se rendaient à l'étable pendant que les femmes allumaient le feu et préparaient le déjeuner.
Il fallait sortir le fumier, mettre la nouvelle litière et conduire les vaches aux champs.

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Après le "pansage", chaque matin, j'aidais à porter les seaux de lait dans la laiterie, près de la souillarde (Petite pièce où étaient faits les gros travaux de cuisine).
Elle était lavée à grande eau et je la trouvais toujours d'une grande propreté.
Dans les "ponnes" de terre cuite on faisait "lever" la crème.
En été, les femmes pour terminer ce travail ce travail, devaient se rendre près de la fontaine pour trouver un peu plus de fraîcheur.
Que d'heures passées chaque semaine à la longue préparation du beurre.
Le beurre obtenu prenait forme dans des moules de bois sculptés.
Aux foires et aux marchés, il était vendu en mottes décorées de dessins faits avec une fourchette.
Autrefois dans beaucoup de fermes, sur la toiture du fournil, on conservait dans les tuiles la "joubarbe des toits" (appelée aussi artichaut de Jérusalem).
Cette plante aurait été rapportée des croisades et avait, dit-on, la propriété de protéger de la foudre.
Et c'est au bout de la maison que se trouvait le fournil qui servait tous les jours à faire la "chaudronnée" aux cochons.
Dans un coin de la chaudière entourée de cendres, un moulin à tamiser le blé, une sorte d'échelle (le tenailler) sur laquelle on stockait les pains debout pour les faire sécher.

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Au milieu de la pièce, un fagot de "fournilles" (branchage) éventré était abandonné négligemment.
On apercevait encore la maie (meuble rustique utilisé pour la conservation de la farine) dans laquelle ma tante pétrissait la pâte.
Je venais tout les quinze jours chauffer le four pour la cuisson du pain.
A la fin de l'été, quand les fruits étaient mûrs, on en profitait pour faire cuire des poires et de nombreuses tartes.
Sous un énorme noyer, le cellier avait souvent la visite des hommes, leur tâche accomplie.
Entre deux rangées de barriques bien alignées sur d'épaisses poutres, ils se racontaient des histoires.
Je venais de temps en temps mettre un peu d'ordre et surveiller les barriques.
Les "basses" et les "baillottes" étaient dressés les unes sur les autres, un pot à tirer le vin demeurait en permanence sur les barriques et au plafond étaient suspendus de petits pots taillés par le sabotier dans du bois de hêtre ou de buis.
Quand au pressoir il résidait habituellement dans un coin de la grange attendant le moment des vendanges.

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Chaque année, en effet, le cellier retrouvait une activité débordante en automne.
Il y régnait, pendant plusieurs jours, une atmosphère très particulière où se mêlaient la gaieté des allées et venues répétées, le cliquetis du pressoir, l'odeur des raisins pressés…
Dans tous ces endroits de la ferme on remarquait une vive agitation…
Seule la volaille en liberté dans la cour donnait une note de calme et de tranquillité.
Chaque saison amenait les durs et pénibles travaux….
Chaque jour, pas un instant de répit…
Chaque heure avait sa peine…
Mais toujours, j'ai voulu préserver ce que j'aimais tant…."la terre, l'amour, la moisson, la danse, la paix."

Jacques Maupillier (Garde)

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"Et je marche toujours dans mes sabots trop lourds…"

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Lorsque j'entends le marchand de quenouille au Puy du Fou, je me remémore les déplacements effectués tous les jours par les gens des mon village.
Autrefois, pour se déplacer, on ne connaissait que la marche à pied dans ce grand pays dont la route est le sentier.
Et je me revois encore sur le chemin de l'école.
Avec mes frères et mes sœurs, je partais de bonne heure, enveloppé en hiver de mon capuchon épais souvent encore humide de la veille.
La route me paraissait longue.
Des enfants du voisinage venaient nous rejoindre et mes petites jambes ne pouvaient pas toujours suivre la bande.
Très jeune, mes parents m'avaient gardé pour aller travailler.
Dès ma 12ème année, j'étais "gagé" chez un métayer.
Celui-ci m'avait jugé solide pour mon âge :
"Plus tard, il devrait faire un bon valet !"
...avait-il dit à mon père.

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Depuis le lever du jour, j'étais sur pied.
Je conduisais les bêtes aux champs, je suivais la charrue dans les longs sillons, j'amenais à la ferme des lourdes charrettes de foin ou de gerbes de blé sous les plus grandes chaleurs d'été.
Le soir, je me couchais souvent épuisé de fatigue.
Le dimanche matin, je retrouvais ma famille quand elle s'apprêtait à se rendre au bourg assister à la grand'messe.
Les habitants de la campagne avaient l'habitude de prendre leur repas dans les maisons "attitrés" du bourg.
D'autres faisaient 4 ou 5 kilomètres pour aller déjeuner dans leur ferme et revenir aux Vêpres.
Je restais finir la soirée avec des jeunes de mon âge.

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De retour à la maison, je changeais de vêtements.
Il fallait rejoindre la métairie.
J'avais toujours le cœur gros en partant, car j'appréhendais la traversée d'un petit bois, seul sur la route la nuit tombante.
Je ne devais attendre personne pour mes déplacements.
On ne sortaient les voiture que pour les grandes occasions.
Elles étaient réservées aux personnes âgées qui avaient des difficultés pour marcher.
Les veillées et les visites dans les fermes voisines venaient rompre la monotonie.
Pour s'y rendre, on prenait des raccourcis.
Mais on devait escalader les clôtures, sauter les échaliers à travers d'épais fourrés.

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Je me souviens des pèlerinages que des gens pieux organisaient chaque année.
Je les voyais partir en groupes joyeux vers le tombeau du Père de Monfort ou vers d'autres lieux vénérés souvent lointains, nécessitant parfois plusieurs jours de marche.
Et que dire des jours de foires ou de marchés !
Quel encombrement sur les routes !
On voyait les gens s'acheminer vers la ville.
Les hommes coiffés du traditionnel chapeau, vêtus d'une large blouse discutaient en marchant, s'appuyant sur leur bâton, inséparable compagnon de voyage.
Les femmes, les deux bras chargés de lourds paniers, avaient hâte d'arriver pour se défaire de leurs denrées. Je ne connaissais que les foires "gageries" de la Saint-Jean et de la Saint-Michel.
Toute la journée, indifférent aux ébats des vendeurs et des acheteurs, dans la foule qui se pressait un peu partout, je recherchais les garçons, valets de ferme comme moi.

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Sur le chemin de retour, je rencontrais les "toucheurs de bœufs" infatigables.
Debout depuis le petit matin, ils devaient marcher encore toute la nuit derrière les bêtes qu'ils allaient "livrer" aux acheteurs.
Je me souviens aussi des compagnons du village qui venaient souvent effectuer de petits travaux aux bâtiments de la ferme.
Ils arrivaient un petit sac sur le dos contenant leurs outils et leur nourriture pour la journée.
Parfois, je voyais "les grands coureurs du temps", ces marchands de toutes sortes et les vagabonds qui venaient nous surprendre.
Et chacun pouvait redire comme le marchand de quenouilles :

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"Dès que la lumière me fait signe,
La nuit arrête mon chemin.
Pour une soupe et pour la veillée,
La porte s'ouvre à l'amitié".
Jacques Maupillier (Garde)

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La vie au village

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D'après mes grands-parents, avant la tourmente de 1793, le Bocage était recouvert de bosquets et de fourrés épais.
Les terres incultes envahies d'ajoncs rendaient le pays presque impénétrable.
Une seule route traversait la région.

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Dans ce fouillis de verdure se blottissaient de petits villages, à deux ou trois lieues l'un de l'autre (1 lieue= +/-4,5km).
Ici et là, émergeait d'une colline un clocher entouré de maison.
Un monde mystérieux d'oiseaux mêlait ses cris au martèlement du métal sur l'enclume.
A travers les haies touffues parvenait les voix du bouvier conduisant son attelage aux champs.
La contrée était calme.

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Mais ce n'est pas sans une certaine frayeur que l'on suivait les chemins encaissés et étroits.
Dans mes jeunes années, j'allais souvent au village voisin porter à mon oncle un panier débordant de produits de notre ferme.
Il était sabotier.
Il travaillait toute la journée, arrivant à peine à satisfaire ses clients.
En été, il fabriquait des sabots de bois de vergne (aulne) plus légers à porter.

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En hiver, le bois d'ormeau très dur et plus lourd ne facilitait pas sa tâche.
En ce temps-là, le village pouvait se suffire à lui-même.
Ne trouvait-on pas un artisan dans la plupart des maisons ?
J'entendais le claquement des métiers à tisser dans les caves.
J'aimais m'arrêter devant le potier.
Sous ses doigts agiles, la terre argileuse devenait, tout à tour, cruche, plat ou écuelle…

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Je parcourais les rues faites de terre battue, empierrées par endroits.
De chaque côté, bâties de plain-pied, les maisons de faisaient face, attenantes à un bout de jardin.
Des treilles et des poiriers en garnissaient les façades non crépies aux portes pleines et aux petites fenêtres à barreaux.
Sur une colline toute proche, le vent faisait tourner les ailes d'un moulin.
Le meunier tirait également profit d'une petite rivière où le moulin à eau produisait la farine.

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Les fermiers se ravitaillaient chez lui avant de cuire le pain au four.
Entre-temps, le meunier se faisait rebouteux, guérisseur, arracheur de dents et sa renommée dépassait de loin le village.
On le comptait parmi des "notables" de la bourgade.
Sans nul doute, le forgeron occupait également une place importante au village.
Il avait supplanté les petites forges et les enclumes des fermiers qui, jusqu'alors, fabriquaient ou réparaient eux-mêmes leurs propres outils.

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Toute la journée, son enclume résonnait comme le tintement d'une petite cloche.
Les rues étaient animées par le travail des artisans.
Je m'attardais souvent devant l'atelier du charron, fasciné par le brasier et le cercle de fer chauffé à blanc.
J'étais subjugué par les gestes vifs et calculés que les hommes exécutaient pour poser ce cercle incandescent sur la roue de charrette.
Je revois encore la fumée qui s'échappait et j'entends le grésillement du bois.
Vite un seau d'eau pour refroidir !

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Cela se passait devant l'échoppe du charron.
J'accompagnais les femmes au puits de la petite place.
Le treuil se déroulait vite.
J'écoutais le grincement de la chaîne et le bruit particulier que faisait le seau en tombant dans l'eau.
Avec les garçons de mon âge, que de fois je me suis penché par-dessus la margelle pour me mirer dans d'eau profonde !
La population vaquait à ses occupations du matin au soir.

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Travail pénible, sans doute, mais les fêtes familiales et religieuses, les noces, la fête du Saint-Patron marquaient un temps d'arrêt.
Malgré la visite des colporteurs qui venaient offrir leurs marchandises, nous allions aux foires très fréquentées dans les environs.
Le soir, nous rapportions "la part de foire" à ceux qui gardaient la ferme.

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C'est Monsieur le Curé, principal personnage du village, seul lettré, la plupart du temps, qui m'avait appris à lire.
Il tenait les registres paroissiaux qui faisaient état d'actes religieux, baptêmes, mariages et sépultures qui cadençaient la vie des gens.
La population rurale se rassemblait aux offices chaque dimanche.
A la sortie de l'église on aimait se raconter les dernières nouvelles et discuter des travaux de saison.
Ces rencontres se prolongeaient souvent bien après l'heure du repas.

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L'enfant que j'étais, observait cette population active, tenace, attachée à sa terre et qui devait sa prospérité au travail de chacun.
Je connaissais tous les gens.
Malgré leur dure besogne, ils me paraissaient heureux.
J'en conserve une image de bonheur et de sérénité.

J. Maupillier (garde)

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La nuit de noël

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J'attendais toujours avec impatience les fêtes de Noël.
Autrefois, pendant une période appelée l'Avent, on nous incitait déjà à préparer avec ferveur cette grande fête religieuse dite "fête carillonnée".
Chez nous, le soir de Noël, des hommes vigoureux venaient poser l'énorme bûche dans la grande cheminée.
Selon le rite habituel, le maître de la ferme, répandait sur la grosse bûche quelques gouttes d'eau bénite avec un peu de sel.

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La bûche devait "tenir" le feu pendant plusieurs jours.
Quand elle était entièrement consumée, on mettait de côté quelques charbons afin de protéger la ferme du feu et de l'orage pendant toute l'année.
Avec la bûche enflammée, la joie était entrée dans la grande cuisine où l'on préparait à réveillonner avant la messe de minuit.

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C'était alors la traditionnelle "soupe grasse" suivie du "bouilli" (pot au feu) que l'on retrouvait encore le soir du premier de l'an.
Le repas se prolongeait avec mes frères et mes sœurs j'apprenais à chanter les Noëls poitevins, ces vieux Noëls, la plupart abandonnés maintenant.
Quelle ne fut pas ma grande joie, lorsque pour la première fois, on m'autorisa à assister à la messe de minuit.

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L'église était située à une lieue (4,8 km) de notre demeure.
Je partais avec ma famille, les yeux lourds de sommeil, dans la nuit noire et très froide.
Des voisins nous rejoignaient et les groupes se formaient.
Les femmes enveloppées de leur grande cape de laine, parlaient peu et suivaient avec peine les hommes, coiffés de chapeaux à fond aplati, qui faisait claquer leur sabots teintés sur la terre gelée et qui pour la circonstance, portaient la blouse de cérémonie.

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Au loin, s'envolait le carillon de Noël.
Dans l'église obscure, éclairée seulement par quelques luminaires, on apercevait, dans nef, toujours à la même place, la crèche peuplée de personnages sculptés par les gens des hameaux.
Avec les enfants de mon âge, je venais contempler le petit Jésus entouré Marie et de Joseph.
L'âne, le bœuf, les moutons avec leurs bergers, parmi la pierre et la mousse, au milieu des branchages, faisaient notre administration.
Pendant l'Office, les assistants engourdis dans leurs vêtements attendaient le "Minuit Chrétien" chanté par le "ténor" du village.
Mais peu à peu, nous succombions au sommeil et déjà la ferveur était réduite lorsque commençaient les deux autres messes basses auxquelles nous avions l'habitude d'assister.

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Au retour de très modestes cadeaux nous attendaient dans les sabots placés devant la cheminée.
Il y avait aussi des pipes en sucre, des noix, des noisettes de la dernière récolte.
On nous servait un bol de lait chaud et nous allions nous coucher rapidement.
Autrefois, dans la joie de Noël, les fêtes de famille se prolongeaient plusieurs jours.
Les anciens attachaient également une grande importance à la température de ces journées.
Ils croyaient que le temps des premiers mois de l'année dépendait du temps des fêtes de Noël.

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Cependant, de toutes les maximes, la plus simple et la plus vraie était sans doute
"Noël au balcon, Pâques au tison".
A la fin de l'année, deux autres journées étaient très attendues.
Celle du "Premier de l'An" qui permettaient les échanges de vœux entre parents et amis.
Nous les enfants, nous étions bien gâtés.
Nous recevions des gâteaux, des friandises et parfois des sous pour étrennes.
Et puis, quelques jours plus tard, les réjouissances de l'Epiphanie venaient terminer les fêtes de fêtes de Noël.

Jacques Maupillier (garde)

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Le Feu

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J'aime vous voir réunis autour du feu, à chaque veillée d'hiver.
Le feu, c'est la magie chaque fois renouvelée de la chaleur et de la lumière.
Feu de la Saint-Jean où je dansais avec les filles et les gars du temps de ma jeunesse, comme vous aujourd'hui.
Feu de sarments sur lequel nous faisions griller les châtaignes et les premières pommes de terre qui commençaient une timide apparition dans le bocage.
Feu de l'âtre qui chauffait péniblement la maison au creux de l'hiver.

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Quand je vous vois craquer une minuscule tige de bois et faire naître la flamme d'une brassée de sarments, je crois rêver !
Savez-vous qu'après le grand désastre, il nous fallut réinventer le feu, en faisant jaillir des étincelles avec des pierres dures !

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Ce feu, on le cultivait, on le dorlotait.
On conservait les baises sous la cendre et on les échangeait de maison en maison.
Les femmes, qui ne pouvaient entretenir un feu toute la journée venaient quémander (demander) chez la voisine une pelletée de braise ou bien remplissaient l'écuelle de leur chauffe-pieds.

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L'hiver, on voyait partir de bon matin les bergères vêtues de leur cape de droguet, quenouille au coté, tenant d'une main un bâton, de l'autre la chaufferette en terre où les braises jetaient de petites lueurs rouges.

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Dans les rares maisons qui disposaient de plusieurs pièces, la salle commune, ouvrait ses deux yeux, c'est-à-dire la chaleur et la lumière qui se perpétuaient dans la cheminée devant laquelle la maisonnée s'entassait pour la veillée.
J'aime vous voir réunis autour du feu, à chaque veillée d'hiver.

J. Maupillier (garde)

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Les lavandières

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Avec les jeunes lavandières, au bord de l'étang, les soirs de représentations, je voudrais évoquer ces femmes "dau daué" (du lavoir) comme on les appelait toujours chez nous.
Toute la journée, courbées sur leur garde-genoux on les voyait tremper le linge pour le savonner et le brosser.
De temps en temps, elles soulevaient la lourde étoffe humide qu'elles tordaient et battaient fortement.
Je les revois remontant de la rivière…
La petite roue de la brouette à barreaux de bois grinçait à chaque tour.
La côte était rude. Les matins d'hiver, les mains leur faisaient mal dans l'eau glacée.
Elles se les réchauffaient parfois devant un brasero en buvant un vin chaud sucré.
Dans les bourgs, on admirait ces femmes courageuses qui exerçaient, sans relâche, ce métier pénible.
Mais ces femmes "dau doué", c'était un monde.
N'avaient-elles pas la réputation de savoir les tous les potins du jour ?
Souvent disait-on "en lavant le linge, elles lavaient leur client" !

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Tout était prétexte à ce genre de bavardage.
La réussite ou l'échec, l'infortune, la souffrance et même la misère des autres..
Et c'est pourquoi, on les voyait se défouler en frappant de plus en plus fort sur le linge avec leur "bâton".
Ah, ce n'était pas rien, disait-on encore de passer par la goule dans femmes "dau doué".
On arrivait toujours de bonne heure au lavoir pour prendre la meilleurs place et … peut-être aussi… pour connaître les premières nouvelles du jour.
Parfois des disputes éclataient… on s'insultait pour une place convoitée, là où l'eau coulait clair, où la pierre de granit était plus belle, pour donner à la brosse un meilleur rendement.
Chez nous à la ferme, nous n'avions pas de laveuses attitrées.
Les femmes de la maisonnée participaient toutes à la "grande lessive" qui se faisait chaque année, en avril et en octobre.

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Dans les fermes, deux ou trois "pômes" à buée servaient à leur faire bouillir les draps, avec la cendre tamisée du four à pain.
Pur les faire sécher, on étendait les draps dans les grandes prairies lavée par les pluies.
Le reste du linge était lavé dans une fosse alimentée par la source d'une fontaine dans le "pâtis" derrière notre ferme.
Nous ne reverrons plus les lavandières.
Nous n'entendrons plus leurs voix allègres couvertes par le bâton.
Mais grâce à la restauration de certains lavoirs, il nous sera encore possible de leur rendre hommage et d'imaginer leur dur métier d'autrefois…

J. Maupillier (Garde)

Posté par Puystory à 00:12 - Parole de Jacques Maupillier - Commentaires [1] -

Le repas du paysan.

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L'épais brouillard qui couvrait la campagne n'avait pas disparu en cette fin de matinée d'octobre.
Pas un rayon de soleil, pas une ombre ne pouvaient indiquer l'heure du repas aux valets de la ferme qui labouraient le grand champ du Bois.

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Mais le creux de leur estomac disait qu'il était temps de laisser reposer les trois paires de bœufs et de regagner la ferme toute proche.
Le maître les attendait dans la cour pour prendre le repas avec eux.
Le temps de se laver les mains dans la même eau au creux d'une pierre en granit et tous allaient se retrouver autour de la grande table massive au milieu de la cuisine.
Je revois ces hommes au visage basané et hirsute, revêtus chacun d'un pantalon rapiécée et d'un paletot toujours déboutonné.

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Ils entraient dans la pièce en traînant leurs lourds sabots sur le sol de terre battue.
A l'extrémité de la table, le maître s'installait à la place d'honneur et tous s'asseyaient sur un banc après lui.
Il servait la soupe fumante et après avoir signé le gros pain des huit livres, il le distribuait autour de lui.
La tête penchée au-dessus de l'écuelle, on mangeait presque toujours en silence.
De temps en temps, les hommes buvaient au même pichet un vin clair de la dernière récolte.
Je n'aimais pas ces heures de repas….

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Les hommes mangeaient seuls et jamais les femmes et les enfants ne s'attablaient pas pour manger avec eux.
Nous devions toujours attendre la fin des repas.
Quand le maître avait refermé son couteau, quand il s'était levé, tous les domestiques en faisaient autant.
Et pendant qu'ils sortaient, la tâche était distribuée à chacun pour le reste de la journée.
Ravigotés par ce repas, ils retournaient sans répit à leur travail.
Avec mes frères, nous allions porter la collation aux moissonneurs, pendant les durs travaux de l'été.
Quand le soleil allongeaient l'ombre des arbres, à l'orée du champ, ils retrouvaient l'appétit avec de la mogette, un morceau d'andouille et de pâté.

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Une abondante "trempine" faite de pain et de vin rouge sucré venait apaiser leur soif.
Souvent, nous restions goûter avec eux, car ils aimaient bien, faire partager les galettes de blé noir.
Je me souviens de ces soirs où dans la cuisine régnait une forte odeur de soupe aux choux que l'on servait régulièrement accompagnée de la mogette à tous les repas.
La viande était rare en semaine.
Quelquefois, on disposait sur la table un peu de charcuterie et du jambon.. ou même un lapin de garenne prit au collet rendait le menu plus copieux !!

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Les repas se terminaient presque toujours avec le fromage blanc de la ferme.
En hiver, c'était la bouillie de farine.
En été, le soir, on savait apprécier le caillé ou le traditionnel laitage fait de mil et que l'on distribuait aux amis pendant le temps de la moisson.
J'ai toujours gardé en mémoire ces crèmes fouettées que faisait ma grand-mère avec les œufs de perdrix découverts au printemps dans un champ de trèfle ou de seigle.

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Ainsi donc, chez nous, toute l'année, les produits de notre récolte pouvaient suffire à notre nourriture.
Elle n'était pas peut-être pas très variée, car à la ferme on tirait profit légumes de saison.
Et puis, on ne jetait jamais rien.
Le matin, avant le "pansage" pendant que les femmes "passaient" le lait, les hommes mangeaient les restes de choux vert réchauffé avec de la crème.
Et que dire du pain de six, huit ou douze livres, pétri, fermenté et cuit dans le fournil ?

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Avec la croûte épaisse et dure, il pouvait attendre la prochaine fournée, trois semaines plus tard.
J'appréciais beaucoup notre pain de ménage.
Il sentait bon la fleur de farine.

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Dans les fermes avoisinantes on n'en faisait pas de meilleur.
Et puis n'était-il pas le symbole de tout notre travail ?

J. Maupillier (Garde)

Posté par Puystory à 23:07 - Parole de Jacques Maupillier - Commentaires [1] -