Puy Story

Histoire d'une région.

La chasse au faucon

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Par un bel après-midi d'automne, le pont-levis du château du Puy du Fou s'abaissa et la cavalcade de chasse descendit au galop les rampes de la colline pour s'enfoncer dans la forêt.
Le seigneur René et la Dame Adelis chevauchaient en tête.
Suivaient les fauconniers maintenant fermement les bâtons où perchaient les oiseaux de la proie, la tête encapuchonnée.
Les lévriers fermaient le cortège dans un indescriptible vacarme d'abois et de gémissements impatients.
La cavalcade suivit un chemin creux, s'arrêta dans une vaste clairière et attendit... il fallait que les chiens rabattent le gibier.
Bientôt on entendit leurs aboiements...
Quelques faisans s'envolèrent...
Le premier faucon fut lancé.

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Il partit comme un trait, rasa le sol ensuite s'éleva brusquement et fondit au milieu de la bande effarée qu'il dispersa.
Il revint à l'appel du dresseur, sa proie entre les griffes.
Au même instant des canards sauvages s'enfuirent des roseaux du marécage ; des vols de cailles, d'alouettes et de perdrix descendirent des coteaux voisins.
D'autres faucons furent délivrés.
Les uns décrivaient un grand cercle qui allait se rétrécissant.
Ils semblaient enlacer leur victime avant de l'atteindre.
D'autres s'élevaient dans la nue, s'abattaient comme une pierre sur leur proie, lui plantaient leur bec crochu dans la tête et l'étouffaient dans leurs serres.

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Les grands lévriers, accourus de toutes parts, aidaient à la capture, happant le gibier que les valets s'empressaient de disputer à leur voracité.
Un déluge de plumes multicolores et de gouttes de sang pleuvait sur les chasseurs.
C'était un massacre d'oiseaux de toute espèce.
Au passage d'un vol de ramiers, Dame Adelis lâcha son émerillon favori.
Il les rejoignit sans peine et les déchira du bec et de l'ongle Il n'en laissa échapper aucun... !
Les plumes blanches volaient au vent comme des flocons dans une tourmente de neige...
Les heures passaient...
Les vols devenaient plus rares.
Le Seigneur René donna le signal de la retraite.
Les faucons sur leur perchoir reprirent leur capuchon.
Mais, soudain, les jambes pendantes, le cou replié en arrière, un superbe héron s'éleva au-dessus de la mare...

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Le faucon gerfaut du Comte n'avait pas pris part à la chasse.
Il était resté sur le poing ganté de son maître, comme dédaigneux du maigre gibier qui jonchait le sol.
Il se réservait pour une plus noble lutte... !
Le héron, battant l'air de ses ailes puissantes, passa au-dessus des chasseurs, monta dans la nue, monta jusqu'à ce qu'il ne fût plus qu'un point dans l'espace.
Son apparition avait suspendu les préparatifs de départ.
Tous les regards se tournèrent vers le Seigneur...
Il répondit à l'attente générale et s'empressa d'ôter le chaperon du gerfaut.

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Debout sur le poignet du Comte penchant de côté et d'autre sa tête inquiète, fouillant de ses yeux noirs et vifs tous les points de l'horizon, le rapace hésita un moment.
Soudain, il s'élança à tire-d'aile et fendit l'espace en direction des coteaux.
La cavalcade le suivit...
Toutes les têtes étaient levées, tous les regards sondaient l'immensité déserte et uniformément bleue.
Enfin, deux points noirs apparurent comme deux billes se heurtant dans l'espace.
A cent pieds du sol, ce fut un duel acharné.

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Le gerfaut s'éloignait, prenait du champ, puis le bec grand ouvert, les griffes tendues, il s'élançait sur le héron qui, d'un battement d'aile, remontait en l'air avec l'élasticité d'une balle et l'attaquant allait rouler dans le vide.
Parfois, l'oiseau de proie s'élevait et du sommet de l'azur plongeait droit sur le héron qui, dressant en l'air son long bec pointu, l'attendait, le forçait à dévier sa course pour ne pas être embroché par son propre élan.
Puis, ce furent de grands tournoiements, des enroulements sans fin.
Tous deux se mêlaient dans une valse furibonde où le gerfaut semblait toujours sur le point de l'emporter, mais où le héron puisait sans cesse de nouvelles forces.
Toute la chasse suivait les péripéties de la lutte, trépignait d'aise et criait :
"Bravo, gerfaut ! Courage ! Courage !"
Pourtant le combat touchait à sa fin.
Renversé sur le vent, le cou incliné sur ses ailes ouvertes, ses longues pattes en avant, l'échassier épuisé attendait la mort.
En un dernier assaut, les serres s'entrelacèrent et, dans un froissement de plumes mêlé de cris rauques, une lutte corps à corps s'engagea...
Tout à coup, le héron, une aile cassée et pendante, se détacha du gerfaut.

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Le faucon, fier, joyeux, l'œil allumé, le plumage hérissé et tout souillé de sang, reprit place sur le poing du Comte.
Le vaincu, dans une courbe immense, alla tomber comme une masse dans la mare.
Les chiens s'élancèrent...
Mais soudain, dans un ultime sursaut, il disparut à longues enjambées derrière les coteaux...
La nuit approchait, il fallait rentrer...
On siffla les chiens.
La cavalcade de chasse regagna le château, abandonnant la poursuite et laissant au courageux héron une chance de survie, malgré ses cruelles blessures.

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Les travaux d'août.

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Le soleil d'août lançait ses rayons sur le village.
Sa chaleur faisait pétiller le chaume des toits, le chauffait à l'embraser.
Une lumière aveuglante enveloppait le hameau et la silhouette imposante du château se détachait sur le bleu du ciel.
Les arbustes et les buissons qui bordaient les talus restaient immobiles dans l'air brûlant Pas un souffle de vent n'agitait leurs feuilles.
Nul être humain n'apparaissait... seuls, quelques chiens erraient dans les ruelles, en quête d'une ombre bienfaisante.

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Le village semblait abandonné ...
Ses habitants l'avaient déserté ...
Mais, là-bas, dans les grands champs, une rumeur montait ...
La moisson battait son plein sur les terres du Puy du Fou ...
Dès l'aurore, ils étaient tous partis ... hommes, femmes, enfants...et Jacques, et Marie, et Isabelle et le petit Jacques aussi ...

PUY_4737Les blés mûrs ne pouvaient attendre.
D'un moment à l'autre, quelque brusque orage risquait de les coucher, d'éparpiller les grains, de détruire la récolte et les heures de dur labeur qu'elle représentait.
Les hommes, le dos courbé, la faucille en main, coupaient les tiges au ras du sol ; les femmes suivaient et liaient les gerbes ; les enfants venaient après, glanant les épis oubliés.
Chacun s'affairait ... et les javelles (petit tas de céréales liées en gerbes) s'amoncelaient...

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Sous la chaleur lourde, le travail s'accomplissait en silence, lentement, sans ardeur fiévreuse, mais aussi sans relâche ...
On n'entendait que le sifflement des faucilles abattant les blés ... seul le vagissement d'un nouveau-né couché à l'ombre d'une haie, faisait lever la tête inquiète d'une mère ...
Et le soleil redoublait d'ardeur...
Et la sueur coulait sur les fronts fatigués ...
A l'Angélus du midi, le travail cessa ...

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Les servantes du château amenèrent la collation : du pain, du lard, du fromage et de l'eau pure ...
Le vin aurait coupé les bras ...
Après une sieste réparatrice au creux des fossés, on reprit les faucilles et la besogne se prolongea jusqu'à l'Angélus du soir.
II fallut plusieurs jours pour moissonner les terres du village et engranger les précieuses gerbes.
Grâce à Dieu, le ciel avait été clément et, enfin, le dernier char, couronné du traditionnel bouquet de fleurs et d'épis, entrait dans la cour du château ...

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Tous les paysans, libérés de leurs inquiétudes, le suivaient en criant :
"Aouestée ! Aouestée !" ...
Cette fête qu'offrait le seigneur était attendue avec impatience.
Autour des grands tréteaux, chacun prit place devant le copieux repas : de l'omelette au jambon, du bouilli de bœuf, des volailles rôties, des flans à la semoule, des flans aux pruneaux ...

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Les tonneaux de vin rouge étaient en perce ... et les propos de table devenaient de plus en plus bruyants et de plus en plus libres ...
Marie se dit qu'il fallait vite coucher le petit Jacques ... mais comment faire obéir les enfants en ce jour de liesse ... ?
Et puis, on allait danser ... les ménétriers s'installaient...
Bientôt la cour du château résonna du bruit joyeux des farandoles et des chants ...

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Aux premières lueurs de l'aube, les Maupillier regagnèrent leur chaumière ... heureux ... la moisson était belle et l'aouestée avait été bien réjouissante.

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Les arbres de Mai.

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Guillaumette ne peut s'endormir et guette les bruits de la nuit, prête à bondir hors de son lit à la moindre alerte...
Elle n'est pas la seule à souffrir d'insomnie.
Toutes les filles à marier du village traversent les mêmes inquiétudes.
Partagées entre espoir et angoisse.
Elles attendent...
En cette nuit du 30 Avril au 1er Mai...
Mais qu'attendent-elles ?
Tout simplement le "verdict" des "Mais".
Les "Mais" sont des baliveaux de charme que les jeunes villageois de 13 à 20 ans vont couper dans la forêt voisine.
Ensuite, ces jeunes arbres, agrémentés de symboles évocateurs, sont fixés à la porte des filles... en cette nuit fatidique.

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Ainsi, le "Mai" sera garni de sureau pour les inconstantes, d'épines pour les vaniteuses.
Les fleurs seront fraîches pour les filles aimables et simples, fanées pour les coquettes.
Il y aura de l'églantier pour les grincheuses, du houx pour les délaissées, des ronces pour les avares.
Mais aussi, du laurier rose pour celles qui inspirent un amour passionné.
La sentence des "Mais" peut-être très sévère pour les filles trop légères, pas de baliveau, mais un paquet d'ordures fixé par une guenille !
On comprend l'attente angoissée de Guillaumette, de Margot, d'Hermengarde...
Soudain, Guillaumette devine des pas furtifs, des mouvements retenus...
Elle se lève, scrute la nuit par les fentes de son volet.
Dans la clarté de la lune, elle aperçoit Jehan, armé d'un superbe baliveau, énorme, âgé d'une dizaine d'années, garni de rubans bleus et verts, de bouquets de laurier-rose.
Le jeune charme dans le sol, l'arrime au pignon de la maison...

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Ce n'est pas un "Mai" ordinaire, sommairement installé à la diable par un groupe de jeunes gens en virée.
Guillaumette comprend le message...
Jehan tient à elle, si fort qu'il ose braver les chiens, le vertige pour afficher devant le village ses intentions matrimoniales.
Vite, elle se recouche et essaie de trouver le sommeil.
Demain, il faudra être belle...
Il faudra faire mine de chercher le garçon qui arborera fièrement des rubans bleus et verts...
Guillaumette se dit qu'il est fort et bien avenant, ce Jehan.
Il a du bien et cela, aussi, c'est important...
L'amour ne suffit pas pour fonder une famille et elle sait que son père dirait "non", si Jehan était sans le sou...

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Et son esprit vagabonde... "Guillaumette , Guillaumette"...
La jeune fille s'éveille, arrachée à ses rêves roses...
La mère l'appelle...
Vite, vite... il faut sortir les torchons et rejoindre les autres femmes du village dans les prés.
Vite, vite... il faut poser les torchons sur la rosée avant qu'elle ne disparaisse.
La rosée du 1er Mai a des pouvoirs bienfaisants : lavé avec ses gouttes, le pis des vaches, des chèvres et des brebis donnera du lait toute l'année !
Pendant que Guillaumette, sa mère et les autres femmes courent les prés, Jehan et les autres jeunes gens du village font la tournée des chaumières, déguisés en "feuillus".
Ils ont apporté beaucoup de soin à ce déguisement de feuilles et de mousse.
Un "feuillu" non reconnu annonce une abondante moisson...
Sous leurs vêtements de verdure, les jeunes gens quêtent pour récupérer des œufs et du beurre... et gare au fermier trop pingre... il y aura des ronces dans le nid de ses poules... !
Au soir de cette belle journée, une omelette géante, préparée avec les œufs récoltés par les "feuillus", célèbre la fête du renouveau, de la verdure et des arbres en fleurs.

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Et puis, on danse autour d'un "Mai" planté par les garçons sur la place du village...
Guillaumette peut retrouver Jehan...
Elle peut, puisque son père y consent, porter, elle aussi, des rubans bleus et verts...
Jehan lui parle d'amour... mais on ne prononce pas encore le mot "mariage".
Parler mariage en Mai, c'est la mort de la future épouse dans l'année !
Parler mariage en Mai, c'est mettre au monde des enfants idiots... !
Les jeunes gens savent qu'il faut attendre le mois de Juin...
Cette tradition des "Mais" avec ses superstitions... et son humour aussi, est très présente tout au long du Moyen-âge.
Certains la disent née à l'époque gauloise où le culte de la nature et du renouveau était très fervent, d'autres affirment que les Vikings dont les communautés villageoises étaient très soudées, l'auraient amenée dans nos régions après leur installation en Normandie.
Toujours est-il que ces "arbres de Mai" ont fleuri dans nos campagnes pendant des siècles et qu'ils ont fait passer des nuits blanches à bien des jeunes filles…

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Petite Charrette au Puy du Fou

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Il était une fois une petite charrette à bras qui servait il y a déjà des années au forgeron du village qu'on appelait Lexandre.
Ce forgeron disparu, la petite charrette avait été abandonnée auprès d'un buisson, à demi-cachée par lès orties et les chardons.
Qu'elle était triste, la petite charrette !
Elle se sentait inutile.

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Elle aurait tant aimé servir encore et revoir les gens du village.
Mais non, on l'oubliait et elle disparaissait sous les orties et les chardons.
Oh oui ! Elle était bien triste la petite charrette !
Mais voilà que le soir du 30 avril, les jeunes du village se rassemblent.
C'est le lendemain 1er Mai, fête du travail et comme tous les ans depuis toujours, ils amènent sur la place de l'Eglise des tonnes à eau, de vieilles faneuses, des râteaux, des brouettes, des potées de fleurs...

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Pour cela, ils passent dans le bourg et dans les fermes alentour.
C'est alors qu'ils découvrent là, près du buisson "la petite charrette".
Oh ! se disent-ils, elle aussi on l'emmène !
Et voilà que notre petite charrette, roulant cahin-caha poussée par les jeunes, arrive sur la place du village.
La petite charrette n'est plus triste.
Il fait un beau clair de lune et elle peut voir les maisons aux volets fermés, l'église toute proche avec son clocher élancé, elle se sent revivre.
Pourtant dès le matin, le tracteur de la Tuilerie vient reprendre la tonne à eau, celui de Sainte-Marie sa bétaillère, le Père Eugène récupère sa brouette, Florence sa potée de géraniums et la Mère Hortense la barrière de son jardin.
Seule, tout au bas de la place de l'Eglise, reste "la petite charrette".

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Mais elle ne s'ennuie pas !
Car c'est la fête au village pour les noces d'or de Jules et d'Anna.
La petite charrette reconnaît très bien les mariés d'il y a cinquante ans qui sont aujourd'hui entourés de leurs enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants, avec beaucoup d'amis et une moisson de fleurs.
Elle est toute joyeuse notre petite charrette !
Elle revit.

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Les temps ont pourtant bien changé.
On ne se sert plus maintenant de charrette à bras.
Il y a tant de moyens plus pratiques.
Les voitures, les remorques mais cela coûte cher et l'essence dit-on augmente toujours !
Quand le soir tombe, la petite charrette se demande bien ce qu'elle va devenir.
Quand, tout à coup, un homme s'approche d'elle la tire vigoureusement et la remise près du buisson parmi les orties et les chardons.
Quelle tristesse !

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La petite charrette en pleure !
Elle pense : " je n'ai plus qu'à mourir étouffée par les épines".
Cependant, dans le village, une jeune équipe puyfolaise se préparait pour le grand spectacle du Puy du Fou "La Cinéscénie", et une puyfolaise qui avait remarqué la petite charrette sur la place de l'Eglise, dit à son mari : "cette petite charrette pourrait nous aider à présenter le tableau "Le marché"" .
Aussitôt dit, aussitôt fait, et toute la petite famille part retirer la charrette de son vilain buisson, et la conduit chez le forgeron pour la consolider et la graisser.
Les enfants dansent de joie autour et la petite charrette se sent rougir de plaisir.
Elle devient perplexe quant on la monte dans le fourgon du boucher pour la conduire au Puy du Fou, quelques jours plus tard.
Toute l'équipe puyfolaise du village l'accompagne joyeusement pour une répétition du spectacle.
Quand pour la première fois le spectacle commence, la petite charrette n'en croit pas ses yeux.
Elle se demande si elle ne vit pas un conte de fée.

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Lorsqu'elle voit le Château du Puy du Fou s'illuminer, elle sent battre le cœur de la Vendée militaire.
Elle reconnaît Clemenceau, puis de Lattre, les soldats vendéens, et se sent toute fière.
Puis elle entend le coq chanter, le forgeron frapper l'enclume et regarde, émerveillée, la fête se dérouler au village.
Elle est si heureuse qu'elle aurait voulu que cela dure toujours.
Hélas, la saison prend fin !

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Mais la petite charrette se console car elle a entendu dire que l'année prochaine, "La Cinéscénie" sera un spectacle encore plus beau et plus vivant.
Alors, sous le ciel étoilé du Haut-Bocage de Vendée, la petite charrette s'endort calmement.

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5. Histoire du Village des Ouches (fin)

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En se dirigeant vers la masure du Père François, Thibaud avait, en tête, ses plans bien tracés.
Puisque le Seigneur Renaud ne lui accordait pas le droit de quitter la Seigneurie du Puy du Fou pour épouser Guillaumette et que, sans doute, le Seigneur Robert agirait de même à Ardelay, il allait proposer à la jeune fille de s'enfuir avec lui.
Avec l'accord de ses parents, bien sûr !
Il n'était pas question de vivre dans le péché. Ils iraient s'installer au cœur de la forêt d'Ardelay, là où d'autres fuyards, des insoumis aux lois seigneuriales, avaient commencé une vie nouvelle au sein d'une petite communauté.
Le Père François, la Mère de Jeanne et surtout Guillaumette écoutèrent attentivement le jeune homme qui s'expliquait.
Ensuite le silence fut pesant.
Enfin le père parla :
"C'est d'accord, si la fille le veut, une seule condition, le mariage.
Il faudra vous marier devant Dieu avant de faire des enfants, sinon vous serez maudits à jamais.
Partez maintenant, si vous vous aimez assez fort."
Thibaud regarda Guillaumette qui sourit et tout fut dit.
Jeanne leur donna du pain et du lard, noua dans un drap quelques effets pour sa fille et ils partirent, le cœur léger, malgré toutes les menaces qui pesaient sur leur avenir.
Ils se dirigèrent vers la clairière des essarts.
Le spectacle qu'ils découvrirent en arrivant, les étonna grandement.
Au beau milieu d'une clairière qui s'étendait sur une centaine d'arpents, un ensemble de huttes forestières s'alignait le long du chemin.
Le torchis grisé des murs s'y confondait avec la terre argileuse.

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Une fumée noirâtre s'élevait des toitures de chaume.
On comptait bien une dizaine de demeures frileusement groupées.
Derrière ces misérables masures s'allongeaient des sortes de lanières de terre, longues d'au moins cent pieds, atteignant la lisière de la forêt.
Une intense activité y régnait.
Des vilains maniaient la houe avec vigueur, en mesure.
Ils étaient trois ou quatre paysans à lever ensemble l'outil.
Sous le tranchant, les mottes de terre durcies éclataient avec violence.
Pied à pied la terre s'ameublissait. Plus loin, des hommes s'affairaient autour d'un brasier qu'ils alimentaient avec leurs fourchées de ronces et de broussailles.
Un autre poussait dans le sol le soc d'un araire en bois tiré par un bœuf.
La tunique relevée au dessus des genoux, il s'enfonçait à chaque pas dans la terre lourde qu'il égratignait à peine avec son instrument rudimentaire.
A la lisière de la forêt, des bûcherons s'attaquaient aux arbres avec des haches aux longs manches.
Un superbe chêne s'abattit dans un fracas impressionnant.
Tout près, des femmes agenouillées arrachaient avec des serpes dentées les ronces que d'autres apportaient au brasier.
Thibaud et Guillaumette s'avancèrent vers le groupe et c'est à ce moment que surgit un homme à cheval escorté de chiens hurlants.
"Que faites-vous ici dans le domaine de l'Abbaye ? Vous n'avez aucun droit d'y demeurer."
"C'est que nous avons faim et que nous étions accablés de taxes. Nous avons fui. "
"Je vais avertir l'Abbé de votre audace. "
Qu'allaient-ils faire ?
Quel châtiment allaient-ils subir ?
Leur ardeur au travail s'était subitement effondrée, le cœur n'y était plus.
Ainsi nos deux amoureux qui espéraient se créer une vie nouvelle, étaient-ils encore menacés.
A l'abbaye de la Grainetière, l'Abbé restait pensif.

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Il avait écouté avec attention le récit du garde forestier.
S'il laissait faire ces vilains, le bois si nécessaire au chauffage et à la construction ne tarderait pas à manquer.
De plus, ils avaient bravé l'autorité seigneuriale.
Ils avaient bel et bien quitté leurs villages sans autorisation.
Si un tel exemple était suivi, les villages finiraient par être déserts.
Bien sûr, bien sûr, mais..
Après un silence, il se tourna vers son garde, réfléchissant à haute voix :
"Si la forêt se peuple de nouveaux habitants, les routes seront plus sûres.
Les brigands n'oseront plus s'attaquer aux convois qui la traversent et puis en accueillant ces vilains, nous pourrions y gagner la dîme... une gerbe sur dix récoltées, voilà qui ferait notre affaire".
Le garde regardait l'Abbé avec étonnement :
"Que décidez-vous ?
Je prends des renforts et je chasse la bande ?"
"Chasser ces hommes ! Non, il faut au contraire les attirer.
Va me chercher un scribe que je lui dicte une charte."
"Ecris".
dit-il au moine qui arriva muni de son écritoire et d'un parchemin.
"Moi, Roger et tout le chapitre de la Grainetière, à tous ceux qui verront ou entendront cette présente charte, salut.
Nous avons prescrit que, dans la forêt d'Ardelay, les habitants pourront, avec notre approbation, construire un village.
Ils auront l'usage du bois mort, recevront en toute propriété une étendue de soixante-douze verges de longueur et de trente en largeur.
Ils seront affranchis de leur servitude.
Après la mort du père et de la mère, les frères et sœurs pourront hériter de leur terre sans payer de mainmorte.
Ils pourront vendre leurs biens.
Ils pourront se marier librement sans payer le droit de formariage qu'ils versaient autrefois quand ils prenaient femme hors de la seigneurie.
Pour toutes ces libertés, ils seront tenus de nous donner la dîme des fruits de la terre, à savoir la onzième gerbe, le dixième des agneaux, des porcs, des chèvres et des oies.
Si les hôtes commettent un délit et s'il y a plainte, l'amende, qui ne pourra jamais dépasser cinq sous, nous sera versée.
Tous les ans, à la St Martin, ils donneront un denier pour Noël, quatre beaux chapons."
Quand le scribe eut relu la charte, l'Abbé y apposa son sceau et la tendit au garde :
"Tiens, en vertu du droit d'hôtise de l'Abbaye, va lire ce texte à ceux de la forêt."
Dans la clairière, tous les paysans ainsi que Thibaud et Guillaumette acceptèrent, avec des cris de joie, la charte de franchise octroyée par l'Abbé.
Devenant les hôtes de l'Abbaye, ils devenaient intouchables.
Aucun seigneur ne pouvait et n'oserait se dresser contre la protection de l'Eglise.
Les jeunes gens rayonnaient, ils allaient pouvoir se marier et fonder une famille.
Les bons moines seraient heureux de les unir et la fête qui suivrait la cérémonie serait comme l'acte de baptême du nouveau village.

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4. Histoire du Village des Ouches (4/5).

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Pierre regarda son fils, un peu interloqué par cette nouvelle inattendue :
-"Qui est-ce !" dit le père
-"la Guillaumette du Père François" répondit Thilbaut
-"Mais elle appartient au seigneur Robert d'Ardelay.
-"Tu vas au devant de grandes difficultés, mon garçon !" dit le père.
-"Je sais, mais j'irai voir notre seigneur et peut-être !" répliqua Thilbaut
Le lendemain, un dimanche, Thibaud assista à la messe et se rendit au château où le comte accepta de le recevoir.
-"Que me veux-tu !" lui dit ce dernier
-"Monseigneur, voici... je désire me marier"
-"Bon, cela !
-Et qui épouses-tu ?"
-"Guillaumette !"
-"Guillaumette ?"
Et il sembla chercher dans sa mémoire, parmi ses vilains dont tous les noms lui étaient familiers.
-"Je ne connais pas" finit-il par dire.
Le bûcheron hésitait.
Enfin, avec un effort, il osa :
-"C'est qu'elle n'est pas des Ouches..."
-"Et d'où est-elle ?'
-"D'ardelay ... "
Il y eut un silence.
Thibaud avait baissé la tête, attendant que la foudre éclatât.
Mais le vieux comte n'eut pas de colère.
Au contraire, d'une voix calme et douce et souriant presque, il dit :
-"Ecoute-moi bien, mon garçon ... je ne te défends pas d'épouser ta promise puisqu'elle te plaît... mais c'est à la condition qu'elle te suivra sur mes terres."
-"Et si le baron Rober refuse", reprit Thibaud, encouragé par le ton de bienveillance de son maître, me permettez-vous d'aller m'établir à Ardelay !"
-"Jamais"
-"Je paierai le formariage" dit Thibaud
- "Ah ! ah ! tu as donc de l'argent !
Et d'où te vient-il ?
On m'a rapporté que tu braconnais dans la forêt et que tu vendais le gibier...
Qu'on ne t'y prenne pas !
Tu ferais connaissance avec les oubliettes du château...
Quant à te laisser quitter la seigneurie, jamais et pour n'importe quelle somme, je n'y consentirai pas ...
Et n'essaie pas de fuir !
Tu es à mon service, tu m'appartiens...
Partout où tu pourrais te réfugier, j'ai le droit de te réclamer, de te reprendre et de te punir !
Je te ferai mettre au carcan.
Tu m'as compris... !"
Thibaud, la tête basse, quitta la salle.
Il longea les corridors sombres...

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Dans son trouble, il se trompa d'escalier et descendit dans la seconde cour, la Haute-Cour, celle-là même où se dressait le donjon.
C'était comme un autre château, plus sinistre, mieux fortifié, plus imprenable encore que le premier.
Un fossé l'isolait de la Basse-cour.
Thibaud savait qu'en ses fondations, taillées dans la profondeur du roc, se cachaient les prisons.
De toutes parts s'étendaient les dépendances du château, les écuries, les hangars, les celliers où s'entassaient les provisions.
Au-dessus de vastes salles inhabitées capables, en cas de siège, de loger le village tout entier et plus haut encore, bordé d'un parapet crénelé que des échauguettes reliaient de distance en distance, le chemin de ronde.
Enfin, la chapelle et le préau planté de quelques arbustes qu'un perron rattachait à l'habitation du comte.
Un sergent, que Thibaud rencontra, le guida à travers les passages des deux cours, jusqu'à la poterne dont la porte basse s'ouvrait au pied des remparts.
Et, de là, après s'être fait reconnaître par la garde, passant sous les inquiétants bois de justice, dégringolant le coteau sans suivre les détours du chemin, il regagna les Ouches dans les premières ombres de la nuit qui tombait.

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Le lendemain, de bonne heure, Thibaud se mit en marche pour Ardelay.
Le soleil qui se levait en ce matin d'automne, dissipait le brouillard planant sur la vallée du Petit Lay...
Il y avait de la gaieté et de l'espérance dans la lumière rose qui emplissait tous les points de l'horizon.
Le jeune bûcheron sentait un étrange bien-être s'insinuer en lui.
Il avait mûri un plan et il ne doutait pas de sa réussite.
Le grand air, l'éclatante lumière, l'aspect riant du paysage, tout lui donnait confiance.
Ayant quitté la route tortueuse allant du Puy du Fou à Ardelay, il suivait maintenant un sentier en raccourci.
Il marchait, tout joyeux, grisé par le vent léger, par les images heureuses qui se bousculaient dans sa tête.
Il allait gagner.
Il allait coûte que coûte, conquérir le droit de vivre auprès de celle qu'il aimait ...

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3. Histoire du Village des Ouches (3/5).

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Comme Thibaud, tout à ses pensées, approchait des Ouches, il fut surpris par une agitation fébrile autour du village.
Il se souvint.
C'était la Saint Martin et un cortège bariolé s'étirait vers le château.
C'était le jour des redevances.
Ce mois de Novembre, particulièrement clément, donnait à la procession une allure de fête champêtre avec ses odeurs, ses cris et rires.
Le grognement des porcs, le caquètement des poules et le bêlement des agneaux créaient un joyeux brouhaha.

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Le parfum du vin tout juste pressé s'alliant à l'odeur forte du fromage de brebis. Sur des charrettes, tirées placidement par des bœufs, cahotaient au rythme des ornières, des sacs d'avoine, de froment et d'orge.
Sur d'autre s'élevaient des rangées de bois fendu, larges de deux brassées.
Des paniers débordaient d'œufs, de noix et de pommes.
Les anguilles, pêchées du jour, s'agitaient encore au fond des nasses en osier.
Dans la grange du château, le chambrier, Maître Denis, chargé de gérer les deniers du domaine, attendait que les paysans se rassemblent pour faire l'appel des taxes.
Thibaud se glissa dans la foule et observa.
Enfin, Maître Denis consulta son inventaire et commença :
"Jean, pour une vergée de terre, huit sous, un denier et un chapon"
"Gilles, pour cinq vergées de terre, quarante sous, sept deniers et un agneau ... "
et le défilé continua.
Ce fut le tour de père :
"Pierre, pour trois vergées de terre, vingt quatre sous, cinq deniers et trois volailles".
Pierre savait qu'il devait cela au seigneur Renaud.
Certes, la charge était lourde.

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Mais la protection du château n'était-elle pas inestimable ?
Il se souvenait de la dernière incursion des Ecorcheurs.
Il y avait trois ou quatre ans.
Un enfant avait été enlevé et Pierre revoyait encore sa dépouille sanglante, parce que la rançon était venue trop tard.
Le seigneur avait réagi.
les Ecorcheurs avaient été pris et, pour l'exemple, pendus à la chemise du château jusqu'à ce que les corbeaux dévorent leurs cadavres.
Depuis tout était calme et le pays du Puy du Fou vivait en paix.

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Alors, mieux valait accepter les redevances !
Thibaud rejoignit son père et tous deux regagnèrent le logis familial.
Comme toutes les masures du village, la leur était construite de lattes de bois et de torchis.
Les murs épais ne s'ouvraient que sur de très petites ouvertures, fermées de volets. Pierre et Thibaud pénétrèrent dans l'unique pièce où bêtes et gens cohabitaient.
La lueur de l'âtre éclairait le mobilier sommaire : deux grands lits, une table à manger, des bancs, le coffre renfermant le linge.

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La mère les attendait avec les deux petits : Jacques et Claire.
Elle décrocha la marmite et servit la soupe de chou et de lard, trempée de pain.
Quand chacun fut servi et que la prière fut dite, les fronts se penchèrent, les cuillères plongèrent dans le liquide bouillant et le repas se déroula lentement, silencieusement.
Thibaud réfléchissait.
Il se demandait comment annoncer à la famille sont intention d'épouser Guillaumette.
Soudain, il parla :
"Père, j'ai rencontré une jeune fille, je l'aime et je crois qu'elle me le rend bien.
Je veux en faire ma femme.
Elle est encore plus pauvre que moi, mais je ne pourrai pas vivre sans elle".

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2. Histoire du Village des Ouches (2/5)

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Thibaud s'éloigna de Guillaumette, se retournant de temps à autre pour admirer la gracieuse silhouette de la jeune fille, toujours assise parmi ses moutons.
Le soleil couchant l'enveloppait d'une poussière d'or.
La forme gracile se détachait sur la verdure pâle de la prairie.
Le ruisseau scintillait à ses pieds, les fleurs s'épanouissaient et exhalaient leurs parfums.
Ces lieux, si désolés tout à l'heure, semblaient s'être emplis de joie.
Après un dernier regard, le jeune homme pénétra dans la forêt, escorté par le ramage des oiseaux.
Son cœur battait la chamade.
Maintenant qu'il avait revu Guillaumette, il savait qu'il ne pourrait pas vivre sans elle.
Et puis tout, dans l'attitude de la bergère, prouvait que ses sentiments étaient partagés.
Thibaud décida de rentrer au village, il ne voulait pas s'attarder dans la forêt, le soir venu.

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Les histoires racontées aux veillées lui revenaient en mémoire : la galipote, la bigourne, le garou qui hantaient les nuits, étaient si effrayants qu'ils auraient donné des jambes à un cul-de-jatte.
Et puis, le bûcheron avait besoin de marcher et de réfléchir.
Comment allait-il annoncer à Pierre et Marie, ses parents, qu'il voulait amener sous leur toit une bouche de plus à nourrir ?
Certes, Guillaumette était charmante, mais tellement délicate.
Pourrait-elle assumer les pénibles travaux des champs, beaucoup plus épuisants que la garde des moutons ?
Jamais sa mère, si vaillante, si dure à l'ouvrage, n'accepterait une bru qui ne prendrait pas part aux tâches agricoles et ménagères.
Le vieux Pierre, lui, la trouverait sans doute trop mince, trop fragile pour mettre des enfants au monde et des enfants, il en fallait....il en mourait tant en bas âge et puis, qui assurerait l'avenir des parents trop âgés pour travailler, si des fils ne naissaient pas ?

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De plus, la famille de Guillaumette était aussi pauvre que la sienne et le trousseau qu'elle apporterait serait bien maigre.
Pas de quoi adoucir le père et la mère.
Et puis, si les parents de la jeune fille ne voulaient pas, eux non plus, de ce bûcheron sans le sou qui n'avait que ses deux bras pour seule fortune ?
Il y aurait aussi le seigneur du Puy du Fou et le seigneur d'Ardelay à affronter.
Accepteraient-ils le mariage alors qu'ils se détestaient tant et se cherchaient sans cesse querelle ?
Tout à ses pensées, Thibaud ne vit pas le temps passer et la course lui parut rapide jusqu'aux Ouches.
Comme chaque fois qu'il regagnait son village, il fut frappé par la beauté des lieux.
Le château se dressait sur une éminence, attirant et inquiétant le regard.
Dans le couchant, il projetait son ombre sur les maisons du village qui se pressaient les unes contre les autres, si humbles devant le géant de pierre, comme partagées entre la crainte et l'espoir de sa protection.
Le donjon dominait tout, raide, percé de rares meurtrières.

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Dans une attitude de défi, il surveillait les alentours : le hameau, les chaumières éparses, les masses verdoyantes du Bois de l'Etang, les espaces marécageux où s'endormaient les eaux paresseuses du Petit Lay et, là-bas, dans le lointain, les tours rivales d'Ardelay.
A leur vue, Thibaud se souvint de ses craintes et des menaces qui planaient sur son avenir.
Mais, comme il était jeune et amoureux, il se sentait la force de surmonter tous les obstacles même ceux qui semblaient les plus infranchissables.

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1. Histoire du Village des Ouches (1/5)

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Thibaud abattait le bois mort dans la forêt.
C'était un des bûcherons chargés par le Seigneur Renaud d'approvisionner les bûchers du château du Puy du Fou.
En vertu des droits seigneuriaux et des corvées qu'ils avaient à acquitter, une dizaine de paysans, choisis parmi les plus jeunes et les plus vigoureux du village, se trouvaient disséminés dans la forêt.
Ils devaient, outre ce que les cuisines seigneuriales consumaient chaque jour, pourvoir de tout le bois nécessaire, les cheminées monumentales du manoir.
Chaque année, des charretées de troncs énormes venaient s'engloutir dans les âtres toujours flambants... et le travail de tous ces hommes suffisait à peine à la consommation...!
Thibaud était un beau gars de vingt ans, la peau brunie par la vie au grand air ; un peu maigre, certes, mais vaillant à l'ouvrage.
Dès l'aube, il était parti des Ouches, emportant dans un pot de grès, son repas de la journée.
Arrivé dans la forêt, il avait ôté sa veste de bure, avait saisi sa cognée et s'était attaqué à un vieux chêne dont le dernier orage avait foudroyé la cime.
A peine, vers l'heure de midi, s'était-il interrompu un moment pour le repas...
Il savait bien qu'il fallait travailler sans relâche...
Sans se laisser distraire un instant, sans reprendre haleine, il faisait voler sa cognée, frappant l'arbre au pied, entaillant la dure écorce qui s'éparpillait au loin en éclats.
Tout à coup, au plus fort de sa tâche, un bêlement plaintif le fit sursauter et il suspendit son geste.

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Il regarda autour de lui sans rien voir...
Il crut s'être trompé...
Tout le bétail du village n'était-il pas aux communaux, bien loin de là ?...
Thibaud soulevait de nouveau sa cognée quand un autre bêlement tremblant se fit entendre ...
Cette fois, il posa son outil et se dirigea vers le bruit.
Il déboucha dans un espace découvert où croissaient de jeunes plants de châtaigniers.
Un mouton était là, broutant des pousses nouvelles...
De temps en temps, la bête s'arrêtait et poussait un cri de détresse.
Un signe en forme de "A" timbrait en noir la blancheur sale de sa toison.
Thibaud ne savait pas lire, mais il ne pouvait se tromper à cette marque... c'était celle de la Seigneurie d' Ardelay ...!
Connaissant les éternels dissentiments qui divisaient les deux domaines, il décida d'agir...
Il courut à l'animal et réussit, non sans peine, à le charger sur ses épaules.
Résolument, il se dirigea vers Ardelay et atteignit le Petit Lay, limite à ne pas franchir...
Il aperçut sur la rive opposée un troupeau de moutons et, à quelques pas, une quenouille au côté, une jeune fille filant la laine.

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Le bûcheron franchit le cours d'eau, déposa le mouton qui, tout joyeux, alla rejoindre le troupeau en quatre bonds...
Thibaud se dirigea vers la jeune fille...
Petite et mince, elle n'avait guère plus de seize ans.
Ses cheveux blond roux, relevés sur le front, étaient noués sur sa nuque avec une brindille de roseau.
Des taches de rousseur criblaient ses joues, son cou, ses bras.
A l'approche du garçon, elle releva la tête, puis la baissa tout aussitôt filant avec une ardeur redoublée. Thibaud la reconnut très vite...
C'était la petite Guillaumette...
Si jolie, si fraîche...
Il l'avait déjà aperçue et son image l'avait parfois troublé dans la solitude de la forêt...
"Ça, Guillaumette", dit Thibaud,
"tu veux donc que nos maîtres soient en guerre que tu laisses tes moutons vaquer chez nous ?".
Il s'arrêta, attendant sans doute une réponse, mais la bergère se tut.
- "Eh bien !", reprit-il, "tu ne me remercies pas ?".
"Si", répondit-elle, toute rougissante, les yeux obstinément fixés sur son ouvrage.
"Guillaumette, surtout, ne sois pas inquiète ... je ne dirai rien ... ce sera notre secret"
"Allez, topes-là pour sceller notre accord".
La petite tendit timidement une main que le jeune homme prit doucement dans les siennes.
Ils se regardèrent longuement...
Que d'aveux retenus et de promesses cachées dans ce regard !...
Que de craintes, aussi ! ...
Y avait-il un avenir pour eux ?
Elle, la bergère d 'Ardelay et lui, le bûcheron du Puy du Fou ?

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La fontaine du village. (Contes et Légendes)

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C'était il y a bien longtemps...
Jadis, non loin de là, il y avait une forêt immense et dans cette forêt, cachée parmi les herbes, blottie dans la mousse, une petite fontaine de rien du tout.
Transparente comme le matin et profonde, si profonde que personne n'y pouvait voir dedans la racine de son eau.
Elle n'avait rien d'utile à faire.
Si retirée en solitude que nul ne savait qu'elle était là.
Limpide, elle regardait le ciel et le ciel la regardait.
Mais du fond de la terre secrète depuis son jour de naissance, son cœur d'eau sans cesse bondissait, jaillissait, frémissait, bruissait, égayant les cailloux et berçant les mousses.
Les oiseaux y venaient boire.
Et aussi les autres bêtes.
La biche y amenait son faon ; la hase, ses levrauts ; la renarde, ses renardeaux ; la laie, ses marcassins.
Ils lapaient l'eau lentement, gentiment, sans la blesser et la fontaine, comme une nourrice les laissait faire. Leurs langues roses et naïves ne la troublaient point.
Mais un jour, un chasseur arriva.

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Lui, il était d'autre sorte.
Un archer, le plus adroit, le plus rusé de la contrée.
Avait-il trempé ses flèches dans quelque charme magique ?
Jamais il ne manquait sa proie.
Il s'était, un jour d'été, arrêté près de la fontaine, tout en sueur, haletant.
Il avait longuement poursuivi une biche presque invisible.
Il jeta son arc à terre, quitta ses bottes chaudes, trempa ses mains dans l'eau fraîche et la face penchée sur elle :
- "J'ai soif !" dit-il.
- "Bois !" dit-elle.
Et s'élançant jusqu'à lui de sa plus profonde demeure, alors, d'un grand bond d'azur, elle lui donna son cœur d'eau.
Il but, trouva l'eau délicieuse...
"Jolie fontaine..." commença-t-il, mais, ouvrant la bouche pour parler, un mensonge en sortit et tomba dans l'eau pure.
Tout d'abord, la fontaine n'en éprouva aucun mal.
Le mensonge descendait en elle, tiède comme un oiseau qui plonge, une douceur de Paradis.
Mais quand il se fut répandu, à elle mêlé goutte à goutte, elle se remplit peu à peu et déborda de peine étrange.
Que lui était-il arrivé ?
Elle n'était plus la même qu'avant.
Qui était-elle désormais ?
Troublée, elle regarda le ciel.

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Mais le ciel ferma les yeux sans lui rendre son regard.
Elle avait perdu l'azur.
Et elle pleura.
Nuit et jour pleura la fontaine.
Les herbes autour s'assombrirent.
Les oiseaux n'y prenaient pas garde, ni non plus les autres bêtes.
Chaque jour ils revenaient boire l'eau de l'aube et l'eau du soir sans s'apercevoir de son trouble.
Le chasseur, lui, n'était pas revenu.
Il n'avait pas coutume de boire deux fois à la même source.
Nuit et jour pleurait la fontaine, implorant le bleu du ciel.
Mais le mensonge était entre eux et ses vapeurs envenimées, pis que ténèbres, altéraient tout.
Malheureuse ! Gémissait-elle,
"je lave le groin des sangliers, le mufle des putois, le bec des freux et des buses, mais moi, qui me nettoiera ?
Qui me rendra mon eau pure ?"
A quelque temps de là, dans le joli matin, une femme toute auréolée de lumière, sortit d'une chaumière, une corbeille de linge accrochée à son bras.
C'était Sainte Radegonde qui s'en allait laver le linge des lépreux, des malades, des scrofuleux et des mourants dont elle avait la charge.
Mais au lieu de descendre à la rivière, elle se dirigea vers la forêt, marcha, trouva la fontaine et s'agenouilla à côté d'elle avec son linge et son savon.
- "Sainte", soupira la fontaine, "toi qui cherche une eau pure ne viens pas laver ici.
Je ne suis plus qu'une eau troublée."
- "Paix à toi", dit la Sainte, "si l'eau ne lave pas le linge, le linge lavera l'eau."

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Et elle commença de laver, plongeant le linge dans l'eau vive, le savonnant sur une pierre, le frottant dans ses mains mousseuses, le frappant et le rinçant selon qu'il convient de faire.
Puis, comme toutes les lavandières, elle eut envie de causer, d'apprendre quelque nouvelle et elle s'informa : 
- "Fontaine, pourquoi es-tu triste ?
Aurais-tu péché ?'
- "Je ne sais", dit la fontaine. "Un jour, un chasseur est venu.
Il avait soif.
Je lui ai donné mon cœur d'eau.
Lui m'a donné un mensonge.
Depuis, je ne vois plus le ciel."
- "Il faut vomir ce mensonge" dit la Sainte.
- "Hélas ! Comment le pourrais-je ?
Tant il a pénétré en moi que maintenant toutes les gouttes de moi sont gouttes de lui.
Pour nous démêler l'un de l'autre, il me faudrait être tarie."
- "Peut-être pas", dit la Sainte.
Elle tira de sa corbeille et jeta dans l'eau une brassière d'enfant qui s'étala sur la fontaine, ses deux petits bras en croix.
- "Fontaine, tu peux être guérie. 
Je vois le remède à ton mal.
Mais il sera dur : il faudra souffrir."
- "Souffrir ?
Je ne sais pas souffrir," murmura la fontaine.
- "Tu apprendras. Je t'aiderai.
Tu n'auras qu'à te laisser faire.
Ecoute !
Toi, la frémissante, toi, la vive dont le cœur d'eau jaillit et coule, tu ne couleras plus, tu ne jailliras plus, tu ne bougeras plus, tu resteras sans mouvement, immobile comme une pierre.
Toi, la voix du bois sauvage, toi, la rieuse, toi, la pleureuse, toi qui racontes si doucement tes secrets aux cailloux, tu ne parleras plus, tu te tairas nuit et jour, silencieuse comme une morte...
Tu frissonnes ?
Pauvre fontaine, il n'y a pas d'autre ressource.
C'est la parole qui t'a troublée.
Le silence te purifiera.
Et tandis que tu te tairas, écoute, fontaine, écoute bien !, le mensonge à toi mêlé, il le purifiera aussi."
- "Je me tairai", dit la fontaine.
Et sur les mains de la Sainte, elle éclata en sanglots.
Maintenant tout était lavé.
Sainte Radegonde se releva, ramassa son linge, l'entassa dans la corbeille, s'essuya les mains, se remit en marche.
- "Suis-moi", dit-elle à la fontaine.
Et la fontaine la suivit.

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Le petit sentier perdu qui retournait à la masure ne paraissait pas avoir à parcourir grande distance.
Pourtant, sortant de la forêt, il devint, à travers champs, long, si long, plus long encore, qu'il sembla ne plus savoir s'il y arriverait jamais.
La belle journée l'avait quitté.
La belle saison avait fui.
Des arbres et des buissons, toutes les feuilles étaient tombées.
Il allait, allait, allait...
Plus il allait, plus le temps qu'il rencontrait devenait rude et plus, devant lui, l'heure sombre.
La bise l'attaquait, lui coupait l'espace.
Plus il avançait, plus il avait froid. Parfois, la Sainte posait sa corbeille à terre pour souffler sur ses doigts engourdis.
Et la fontaine, derrière elle, coulait lourdement, coulait, le cœur de plus en plus serré.
Enfin, tombée la nuit noire, elles entendirent des cris et des gémissements et comme un piétinement sourd.
C'étaient les lépreux, les malades, les scrofuleux et les mourants qui se précipitaient vers Sainte Radegonde.
Quand elle les vit, la Sainte posa sa corbeille à terre et se mit à distribuer à chacun les linges, les vêtements et les habits qu'ils attendaient.
Puis elle s'en alla, avec eux, vers la masure.
Mais avant de fermer la porte, elle se retourna vers la fontaine.
La fontaine avait disparu.
D'un bout à l'autre de la plaine, autour de la masure obscure, la neige était étendue, immobile comme une grande morte, plus blanche que jamais blancheur, plus pure que jamais eau pure.
Elle se taisait.
Plus tard, la belle saison revenue, la neige avait fondu.
La fontaine avait retrouvé son eau pure.
Mais toujours timide et craintive, elle s'était cachée derrière la masure, dans un petit trou d'eau qu'il y avait là.
Elle essayait de se faire oublier.

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Bien vite cependant, les lépreux, les malades, les scrofuleux et les mourants l'avaient repérée.
Et souvent ils venaient s'y tremper, s'y rafraîchir et s'y baigner.
Et parfois, l'un d'entre eux en ressortait guéri.
Et c'est ainsi qu'une petite fontaine de rien du tout est devenue un jour :
Source Miraculeuse.

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